L’année scolaire touche bientôt à sa fin annonçant une étape où il sera temps de dire au revoir et de vivre un moment de séparation. En effet, comme chaque année, plusieurs élèves, plusieurs familles, plusieurs enseignantes vont quitter Rivendell afin de continuer leur route, pour une autre école, pour un apprentissage ou une école secondaire II.
Je crois qu’on peut dire que cette année, le climat de l’école, l’ambiance du groupe-classe et les relations sociales à Rivendell ont été marqués par le positif. Ce fut une année particulièrement agréable à vivre. Tout n’a pas été tout rose ou tout facile, mais dans l’ensemble, il me semble que les aspects positifs ont été marquants et font largement pencher la balance. Or, dans ce contexte, il est d’autant plus difficile de partir, de se quitter, de se séparer.
En effet, lorsque les relations sont bonnes et qu’elles sont des ressources, lorsque les souvenirs des temps passés ensemble amènent de la joie, lorsque l’on se réjouit de se revoir, à l’idée de perdre tout cela, en se rendant compte que plus rien ne sera jamais comme avant, que plus jamais nous ne vivrons ces mêmes expériences et ce même contexte, d’envisager la dislocation du groupe, tout cela donne à la mélancolie le pouvoir d’attrister le cœur.
Devant ce déferlement de souvenirs et d’émotions, nous ne sommes pas tous à réagir de la même manière. Rares sont ceux qui aiment ces moments de séparation, et devant l’appréhension, nous pouvons vite avoir tendance à réagir mal. Afin d’éviter cela et d’être vigilant, voici un petit florilège de réactions à éviter :
Il y a ceux qui, au fur et à mesure que le temps nous rapproche de la séparation, décident de s’effacer gentiment, de disparaître, de ne plus investir dans les relations pour ne pas les entretenir plus. De personnes en chair et en os au sein du groupe, ils deviennent des fantômes, laissant le feu des relations s’éteindre. En effet, il est plus facile de partir dans la forêt inconnue lorsque le feu de camp qui nous a réchauffés toute la nuit s’est éteint faute de combustible, que le froid nous saisit. Le fantôme cesse d’investir dans les relations, et celles-ci meurent d’elles-même avant la séparation, rendant celle-ci plus facile.
Il y a ceux qui regardent de l’autre côté de la rivière, tout entier tourné vers l’avenir. Leur corps est encore bien là, mais leur esprit est déjà ailleurs. Ils commencent par mépriser le moment présent et sont impatients d’aller à la conquête de demain. S’ils persistent dans cette voie, ils risquent fort de se transformer soudain en conquérant impitoyable, qui se disent que finalement, ce qu’ils avaient jusque-là n’est pas si bien et n’en vaut pas la peine. Pour s’en persuader, ils ferment leur cœur et sèment la destruction, brûlant leur maison et leur village avec pour s’éviter la moindre possibilité de mélancolie ou de regret. Ils se convainquent que les autres sont médiocres et qu’eux-mêmes valent mieux que cela. Alors ils prennent leurs cliques et leur claques, montent sur leurs grands chevaux, s’élancent sans hésiter de piétiner quiconque est sur leur chemin, passent le pont et le brûle aussi, pour éviter toute tentation de demi-tour, puisque celui-ci est désormais impossible. Ils se disent qu’enfin, ils ont eu le courage de s’affranchir de son passé.
Il y a ceux qui n’arrivent pas à regarder l’avenir en face et qui se plongent dans le moment présent, évitant de penser au futur. Ils continuent d’investir comme s’il avait mille ans devant eux, il s’engage comme maire du village, ils font d’énormes projets, ils promettent que rien ne changera jamais et qu’ils seront toujours là pour les autres.
Ils font des plans et entament des chantiers gigantesques sans se rendre compte qu’en faisant ainsi, ils se rendent indispensables, ils créent de faux espoirs et vendent du rêve. Le temps vient où il n’y a plus le choix, il est l’heure de partir. Ils partent alors comme des esclaves ligotés à une caravane, le cœur emplit de tristesse et de regrets. Leurs larmes inondent la trace de leur pas, alors que les autres les regardent bouche bée, sans comprendre, désemparés et choqués. Après le choc du départ, il n’y a personne pour reprendre leur projet, parce qu’ils n’ont pas anticipé le vide qu’ils créeront, ils n’ont pas transmis leur manteau, ils n’ont pas formé la relève, ils n’ont pas préparé l’avenir. Leur départ sonne comme un tremblement de terre, comme un avenir sans espoir. Leurs projets deviennent des ruines froides que personne ne voudra relever, tant la blessure du manque est grande.
Nous avons besoin de sagesse pour partir, sachant que cela fait partie de la vie. Chacun et chacune d’entre nous, nous avons une mission en ce monde. Cette mission nous amène à partager un chemin de vie avec d’autres êtres de valeurs, et nous ne pouvons qu’être reconnaissant que Dieu nous offre la bénédiction de cheminer les uns avec les autres. Mais ne soyons pas surpris qu’un jour, notre mission nous appelle ailleurs et que nous ayons à dire au revoir (il ne devrait pas y avoir d’adieux : nous aurons l’éternité pour cheminer ensemble, on aura tout notre temps !).
Si Dieu nous offre la bénédiction de voir cet « au revoir » venir, je nous encourage à avoir la sagesse de le préparer, avec toute la finesse et la balance que cela demande. Prenons le courage de dire aux personnes que nous quittons combien elles sont importantes, combien elles comptent pour nous, combien elles nous ont appris, combien elles ont de la valeur, combien nous les aimons.
Prenons le temps de vivre ces temps de séparation dans toute leur profondeur et avec toutes les émotions qui les accompagnent et qui en font des moments uniques, créant des souvenirs qui marquent des vies. Ayons l’audace de bénir ceux qui nous quittent pour leur nouvelle mission, envoyons-les, libérons-les, équipons-les, donnons-leur tout ce qui peut leur être utile pour prendre leur envol, en ayant bien conscience que c’est par ces dons que nous rendons l’autre capable de partir et de faire de grandes choses ailleurs. Mais si cela n’est pas facile, pardonnons-nous nos maladresses, nos écarts, nos manquements, dans ces temps si spéciaux ou des destinées prennent des directions différentes. Ayons confiance les uns dans les autres pour s’encourager dans les choix que nous prenons, même lorsque ceux-ci amènent la séparation. Investissons pleinement dans chaque moment, dans chaque échange, dans chaque parole, sans peur et sans égoïsme, afin que chacun puisse poursuivre sur la route de sa destinée.
Joaquim